Nouvel Observateur N° 1854

Une interview du chef de l'opposition birmane

Pourquoi la France aide-t-elle les dictateurs  ?
 

Prix Nobel de la paix en 1991, la fondatrice de la Ligue nationale pour la Démocratie a été « libérée » en 1995, après six ans d'assignation à résidence, mais il lui est toujours interdit de quitter Rangoon. Elle livre ici son jugement sur le rôle de Total en Birmanie, le poids de la drogue dans l'économie locale, l'avenir de la dictature et l'attitude de la France.

Le Nouvel Observateur. ­ Une mission parlementaire française est venue enquêter l'année dernière sur l'impact du gazoduc de Total en Birmanie, et son rapport recommande le gel de ses activités. Qu'en pensez-vous ?

Aung San Suu Kyi. ­ J'approuve, bien sûr, une telle recommandation. Au début des années 90, pendant l'élaboration du projet, Total a offert l'espoir de revenus substantiels à une junte militaire qui venait de prendre le pouvoir par la force, tout en servant de faire-valoir pour attirer d'autres investissements. Aujourd'hui, le gazoduc de Yadana est devenu un objet de fierté pour la dictature. Cet investissement lui permet en outre de légitimer son pouvoir.

N. O. ­ L'armée birmane a été accusée de violation des droits de l'homme pendant la construction et depuis la mise en service du gazoduc. Quelles sont vos informations sur ce point ?

Aung San S. K. ­ Je ne suis pas autorisée, depuis onze ans, à quitter Rangoon et à voyager dans le pays, mais je ne vois pas pourquoi l'armée, qui a la charge de la sécurité du projet, se comporterait dans la région du gazoduc différemment que partout ailleurs en Birmanie. Les militaires sont comme une armée d'occupation dans leur propre pays. La population est corvéable à merci pour construire des routes, des ponts, pour débroussailler, porter les munitions... La région du gazoduc étant une zone de conflit avec les minorités ethniques, les soldats y ont tous les droits.

N. O. ­ La direction de Total affirme que le gazoduc profite aux populations locales.

Aung San S. K. ­ Le gazoduc profite peut-être, sur place, à quelques personnes mais pas à la majorité, qui, au contraire, en fait les frais.

N. O. ­ Comment expliquez-vous l'attitude de Total face aux critiques qui lui sont adressées par les défenseurs des droits de l'homme, et quelle est votre position par rapport aux investissements étrangers en Birmanie ?

Aung San S. K. ­ Nous nous opposons aux investissements étrangers dans le pays en raison de la situation politique et parce que seuls les militaires et une petite nébuleuse d'hommes d'affaires en tirent les bénéfices. Total a pris ses responsabilités en investissant massivement en Birmanie alors que d'autres décidaient de se retirer pour des raisons éthiques. La compagnie devra en assumer les conséquences. Le pays ne sera pas toujours gouverné par des dictateurs.

N. O. ­ Envisageriez-vous une révision de ce contrat si votre parti accédait au pouvoir ?

Aung San S. K. ­ Nous y réfléchirons le moment venu. Ce n'est pas exclu.

N. O. ­ Les responsables de la compagnie française ont-ils tenté de vous rencontrer ? Aung San S. K. ­ Ils en ont exprimé le souhait l'an dernier, mais je ne les ai jamais vus. Ils ont dû prendre peur (sourire).

N. O. ­ Comment jugez-vous le rôle de la France dans la Birmanie d'aujourd'hui ?

Aung San S. K. ­ C'est une véritable énigme pour moi. Cinquante-cinq pour cent des touristes sont français, et la France est le principal investisseur européen dans le pays : peut-être les Français ne sont-ils pas bien informés de la situation en Birmanie (sourire).

N. O. ­ Les généraux qui dirigent la Birmanie ne cessent de répéter qu'il n'y a pas d'opposition...

Aung San S. K. ­ Sur ce point, je suis d'accord avec eux. Il n'y a pas d'opposition... puisque nous sommes le gouvernement légitime, élu par une majorité de Birmans en mai 1990.

N. O. ­ Il semble que vous soyez la cible principale du régime. Seriez-vous prête à vous retirer pour débloquer l'impasse politique ?

Aung San S. K. ­ Le SPDC (Conseil d'Etat pour la Paix et le Développement) m'utilise comme prétexte pour ne pas engager le dialogue. Lorsque j'étais assignée à résidence, entre 1989 et 1995, personne n'a tenté de contacter la NLD (Ligue nationale pour la Démocratie). Si je n'étais pas là, ils utiliseraient un autre subterfuge.

N. O. ­ Les militaires disent que vous êtes de plus en plus isolée, que vous ne disposez plus du même soutien populaire qu'autrefois...

Aung San S. K. ­ Pour des raisons de sécurité évidentes, nous ne publions pas la liste des membres de la NLD. Mais je peux vous affirmer que le soutien dont nous disposons n'a pas fléchi depuis les années 88-90, lorsque la population a massivement voté pour la NLD. La soif de démocratie est plus forte que jamais car les Birmans ont beaucoup plus souffert depuis 1988, sous le joug de la dictature actuelle, que sous celui des régimes précédents. En réalité, l'écart se creuse entre l'armée et la population ; c'est le signe que ce régime est condamné.

N. O. ­ La Banque mondiale a proposé en vain un milliard de dollars d'aide en échange de l'ouverture d'un dialogue. Les Nations unies ont également tenté d'intervenir. Comment sortir de l'impasse politique ?

Aung San S. K. ­ Notre position est claire et constante depuis dix ans : il faut entamer des discussions. Aujourd'hui, la balle est dans le camp du gouvernement. Mais la junte a peur de nous comme elle craint les étudiants. Les universités sont fermées depuis quatre ans et ne seront probablement pas rouvertes puisqu'on les transforme en bâtiments administratifs. Les intimidations à l'encontre de nos sympathisants redoublent. Regardez combien de policiers en civil traînent autour de la NLD.

N. O. ­ Dans quel état se trouve le pays, douze ans après la prise du pouvoir par les militaires ?

Aung San S. K. ­ La Birmanie est en plein marasme économique, en proie à une inflation galopante, et la junte resserre son étreinte tout en faisant des affaires avec une petite minorité. Ils créent des académies militaires, achètent des armes et viennent d'augmenter le budget de la défense, qui est huit fois supérieur à celui de l'éducation et de la santé.

N. O. ­ Selon l'Observatoire géopolitique des Drogues, la Birmanie est aujourd'hui le premier producteur et exportateur mondial d'héroïne, avec l'Afghanistan. Quel rôle selon vous joue la drogue dans l'économie birmane ?

Aung San S. K. ­ Un rôle important. De très grosses fortunes émergent en peu de temps dans le Rangoon d'aujourd'hui, c'est un signe. Et cela ne peut se faire sans le contrôle des militaires.

N. O. ­ Le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) devrait bientôt entamer, en collaboration avec le gouvernement de Rangoon, le rapatriement des 110 000 réfugiés massés sur la frontière thaïlandaise. Qu'en pensez-vous ?

Aung San S. K. ­ C'est un sujet d'inquiétude. Les Nations unies organisent le retour vers une dictature de personnes qui ont dû la fuir, sans que rien soit réglé.

N. O. ­ Vous arrive-t-il de perdre patience ?

Aung San S. K. ­ Je suis sereine. Je sais que notre combat est juste. La Birmanie sera démocratique.

N. O. ­ Pensez-vous être un jour à la tête d'un gouvernement démocratique en Birmanie ?

Aung San S. K. ­ L'avenir le dira. Il est difficile d'échapper à son destin.

Propos recueillis par GUILLAUME LEGER

Fille du général Aung San, héros de l'indépendance birmane, Aung San Suu Kyi, 55 ans, a fondé en 1988 la Ligue nationale pour la Démocratie (NLD) en réponse à l'instauration de la dictature par l'armée. Deux ans plus tard, la NLD enlevait 392 des 485 sièges lors des élections législatives. Mais cette victoire n'a jamais été reconnue par les militaires, qui refusent aujourd'hui encore la réunion du Parlement. Malgré les arrestations et les intimidations, la NLD demeure, grâce à la ténacité d'Aung San Suu Kyi, la principale expression de l'opposition à la dictature.
 
  GUILLAUME LEGER





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