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Habitué à vivre en quasi autarcie depuis des décennies, le régime birman survit, malgré une situation économique catastrophique. Le tourisme ne décolle pas, le gaz ne s'exporte presque pas , mais reste l'héroïne, principale source de devises, avec le bois et les pierres précieuses.
Au lendemain de la répression sanglante du mouvement démocratique (1988), les militaires birmans sont plus isolés que jamais. La Birmanie, un des pays les plus riches de la région avant la seconde guerre mondiale, est, à l'aube des années 1990, exsangue. La junte au pouvoir, baptisée SLORC (puis SPDC en 1997), qui reprend en main le pays, abandonne alors la "voie birmane vers le socialisme" dictée depuis 26 ans par le général Ne Win, pour l'ouverture économique. Rangoon doit trouver des devises et attirer les investissements étrangers.
Pour cela il y a les ressources naturelles (pierres précieuses, bois exotiques et hydrocarbures) et un patrimoine culturel et architectural laissant espérer un gros potentiel touristique. L'investissement hôtelier vient notamment de Singapour par l'entremise du " tycoon " chinois d'origine malaisienne, Robert Kuok. Mais cette volonté de faire entrer les devises en Birmanie par le biais des visiteurs étrangers connaît un échec cinglant : l'année du tourisme, décrétée en 1996, est ternie par des campagnes de boycott lancées en Europe qui dénoncent le recours au travail forcé et le déplacement de population afin de nettoyer les sites de visite, notamment à Mandalay et Rangoon.
La leader de l'opposition Aung San Suu Kyi se joint aux critiques et demande aux étrangers de ne pas visiter la Birmanie. C'est qu'au-delà des sommes engrangées, le tourisme doit permettre à la junte de s'acheter une respectabilité et d'offrir un autre visage que celui d'un régime responsable des pires violations des droits de l'Homme. Pour ce qui est de l'investissement de multinationales, l'échec est tout aussi patent. Levi's, PepsiCo, Heineken, Carlsberg ou Reebok ont déserté la place décidément trop risquée pour les affaires et pour leur image. Hormis la compagnie française Total, associée à l'américaine Unocal et à la MOGE, partenaire birman, pour le projet Yadana, un gazoduc reliant les plates-formes offshore du golfe de Martaban à la frontière thaïlandaise.
Actuellement, très peu de gaz traverse la frontière puisque jusqu'à très récemment, la centrale électrique à laquelle est destiné ce gaz était encore en chantier. Avec un seul réacteur en fonctionnement les revenus sont encore maigres, mais l'investissement Total a un autre intérêt : blanchir l'argent de la drogue. Et en la matière la compagnie française a affaire à un gros client. Avec environ 1500 tonnes d'opium (soit 150 tonnes d'héroïne) en 1999, la Birmanie est le numéro deux mondial de la production d'opium et de l'exportation d'héroïne, que seule l'Afghanistan des taliban a réussi a dépasser. A la différence d'autres gros pourvoyeurs de drogue comme le Pakistan ou la Colombie, la production et l'exportation de l'héroïne est devenue cette dernière décennie une affaire d'Etat en Birmanie. Si les investissements étrangers restent limités au début des années 1990, ceux des " narcobarons " birmans se multiplient dans l'économie légale du pays.
Pour ce faire la junte a négocié des accords de cessez-le-feu avec les différentes guérillas impliquées dans la production et le trafic d'héroïne. D'abord avec la minorité Wa (1989) qui contrôle le district du Kokang au nord-est de l'Etat Shan, principale zone de culture de pavot du Triangle d'or. Ensuite avec les Shans, les Palaungs, les Pa O et finalement les Kachins en 1993. Les armes se taisent et la production d'opium explose : elle passe en cinq ans de 800 tonnes à 2500 tonnes. Avec la bénédiction et même une participation active des militaires.
Cette politique d'intégration du narcobusiness dans l'économie nationale passe aussi par la réhabilitation des grands barons de l'héroïne, notamment le plus puissant d'entre eux, Chiang Chi Fu, alias Khun Sa, début 1996. Malgré la demande d'extradition par les Etats-Unis pour importation d'héroïne, Khun Sa mène paisiblement ses affaires à Rangoon. Celui qui fut l'un des pires ennemis de la junte est aujourd'hui protégé par elle. Une réhabilitation qui vaut des millions de narcodollars. Même destinée pour Lo Hsing Han, un autre baron de la drogue aujourd'hui à la tête du conglomérat Asia World qui, engagé dans l'import-export, l'agroalimentaire, l'hôtellerie, est aussi en charge du seul terminal de conteneur du port de Rangoon… Ce qui fait dire en mars dernier au Département d'Etat américain à propos de la Birmanie : "Il existe de solides preuves indiquant que les profits de la drogue constituent le cœur du capital pour nombre d'entreprises par ailleurs légales…"
L'intégration du narcotrafic et de ses barons dans l'économie légale permet de pallier le manque d'investisseurs étrangers. L'argent de la drogue permet aussi de doper les dépenses militaires. Selon l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD), de 1989 à 1992, Rangoon a acheté pour plus de 2 milliards de dollars de matériel militaire à la Chine alors que ses ressources en devises représentaient moins de 10% de cette somme. Lorsque l'origine des fonds est mise en question par le fournisseur, la junte militaire a une réponse : Total. Ainsi se dessine le blanchiment des narcodollars grâce à l'investissement du pétrolier français. La dépêche internationale des drogues, lettre confidentielle de l'OGD, affirme en 1993 que Total, en signant un contrat avec son partenaire birman, la MOGE, pour le projet Yadana, est devenu l'instrument de blanchiment de la drogue. Si les bénéfices du projet Yadana pour la population birmane ne sont pas avérés, il semble en revanche que la junte militaire a su doper l'investissement Total.