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Il n'existe aucune collusion entre Total et l'armée birmane, affirme le pétrolier français.
L'enquête sur le terrain révèle une vérité plus nuancée...
Montre en or au poignet et pistolet dernier cri à la ceinture malgré une solde de 2 200 kyats par mois (moins de 50 francs), le commandant Zaw Lwin promène son uniforme neuf dans sa base de Ban-I-Tong, composée d'une trentaine de bunkers perchés sur des cols imprenables, au sud-est de la Birmanie. Zaw Lwin est le chef du bataillon 282 de l'armée birmane, l'un de ceux qu'on appelle ici « les bataillons Total » parce qu'ils sont chargés de la sécurité du gazoduc de la compagnie pétrolière française dans cette zone d'insurrection voisine de la Thaïlande.
Selon de multiples sources locales, le bataillon 282 recevrait une rétribution régulière de Total, complétée par des avantages en nature et en véhicules. Lorsqu'on l'interroge sur ce point, le commandant Zaw Lwin se contente de sourire, manière de faire comprendre qu'il faut passer à un autre sujet. Mais un déserteur du bataillon 410, un autre « bataillon Total », rencontré dans la région, est plus bavard. « J'ai tout fait pendant mon service, depuis le recrutement l'arme au poing jusqu'à la surveillance de travailleurs forcés sur le site, en passant par la sécurité du gazoduc. Nous transportions souvent des caisses de munitions et des paniers remplis de grenades dans les hélicoptères de Total : il suffisait d'en faire la demande et on nous envoyait un hélico. » Suit une énumération des pratiques courantes de l'armée birmane autour du chantier du gazoduc, parfois sous l'oeil des employés étrangers : rafles, réquisitions, déplacements de population et destruction de villages.
Un ancien sergent du bataillon 402 évoque, lui, les « sessions de formation militaire et politique » organisées sur le terrain par les « onze employés français armés » de la sécurité de Total. La direction du pétrolier dément l'ensemble de ces faits et nie toute collusion avec des militaires réputés pour leurs pratiques douteuses. Pourtant, selon un employé français qui a travaillé jusqu'en 1998 à Kanbauk, la « base vie » de Total en Birmanie, la compagnie pétrolière s'est d'abord sentie piégée par une armée omniprésente, « qui régente tout », puis a fini par « fermer les yeux ». « Les gens de Total peuvent savoir ce qui se passe, mais ils ne doivent pas voir », résume l'un des supérieurs du sergent.
Du côté de la guérilla karen, qui s'oppose à la traversée de son territoire par le gazoduc, le climat aujourd'hui est moins à la confrontation qu'à la négociation. Deux anciens saint-cyriens qui combattaient aux côtés des rebelles karens ont été discrètement exfiltrés par les autorités françaises. Quant au vieux chef de guerre, le général Bo Mya, interrogé dans son bastion de Walakee, à 200 kilomètres au nord du gazoduc, il se déclare prêt à une « transaction » : « Si Total accepte de nous verser une taxe annuelle de 20 millions de dollars pour traverser notre territoire, je peux garantir qu'il n'y aura aucune tentative de sabotage. » Peine perdue ? On affirme dans son entourage qu'« une ambassade occidentale à Bangkok » aurait adressé un avertissement très ferme à la guérilla : toute assistance aux réfugiés karens sera interrompue si une action est menée contre le gazoduc.
G. L.